Avec le temps...

Chavagnes sous la Révolution

Chavagnes sous la Révolution

 

Conférence donnée le 16 mars 1948 par Mr l'abbé Billeau, professeur à l'Institution Richelieu.

(Source: texte ronéotypé sans autre référence. La ponctuation souvent peu cohérente, a été revue. On a également ajouté des intertitres en bleu pour faciliter la lecture sur écran)

 

   Nous avons vu il y a un an ce qu'a été la guerre de Vendée. Nous avons dit les combats, les victoires et les défaites aussi, et les souffrances, le martyre même des Vendéens nos pères. les noyades de Nantes, les fusillades d'Angers, les colonnes infernales, la Vendée à feu et à sang, se relevant une fois encore et chassant le bleu maudit. Nous avons dit la paix retrouvée, le culte libre, la Vendée vainqueur en somme et désormais à jamais glorieuse!

   La guerre dura longtemps: trois ans au moins. Pendant ce temps-là, que fit-on à Chavagnes? Quelle part eurent les Chavagnais dans les combats et les souffrances de la Vendée? Une belle part certes! Leur sang coule partout, sang de soldats, sang de martyrs. Nous allons voir ensemble, ce que firent, ou ce que subirent, les Chavagnais sous la Révolution.

 

   Et d'abord qu'était Chavagnes avant la Révolution?


   Une paroisse déjà importante, d'environ 1800 à 2000 habitants.

   Paroisse toute rurale, sans séminaires, sans communautés, sans carillons, une paroisse sans renommée, pas plus pas moins connus que Chauché ou les Brouzils.

   Paroisse paysanne, aux nombreux champs de genêts, où l'on cultivait le seigle, au moins autant que le blé, où l'élevage était déjà la richesse du pays, où de nombreux fiefs à Complants couverts d'une vigne robuste, qu'on ne droguait jamais, donnaient chaque année, abondamment, un petit vin blanc fort apprécié et qui mettait souvent, paraît-il, les hommes en gaîeté et les femmes en colère.

   Les paroisses comptait aussi beaucoup d'artisans. Il y avait, en ce temps-là, dans le bourg et dans les villages une foule de gens de métiers: forgerons, tisserands, meuniers: 23 moulins tournaient à l'eau en hiver et au vent l'été; sabotiers qui vendaient leurs sabots sept sous la paire! et...

   La paroisse comptait aussi quatre châteaux: la Burnière où habitait Mr de Rayrand, l'Ulière où habitait Mr de Guerry de Beauregard, la Chardière où habitait Mr de Suzannet et la Grassière où résidait Mr de Chevigné.

   Paroisse par ailleurs très vivante. De 1781 à 1790, la moyenne annuelle des naissances est de 68. Ce qui donne comme natalité environ 37% (pour mille?). Chavagnes comte en dix ans, avant la Révolution, 681 baptêmes.

   Mais il faut le dire, si on naissait beaucoup à Chavagnes jadis, on mourait aussi beaucoup. La moyenne annuelle des morts atteint presque celle des baptêmes. C'est que, tous les dix ans environ, des épidémies affreuses, et qui duraient souvent des mois, ravageaient la contrée. Il y eut en 1785 126 sépultures, et en 1784, 158 (dont 103 pour les 3 mois de février, mars, avril). Beaucoup de petits enfants mouraient  avant sept ans. Ainsi, en 1789, sur 53 décès, 16, soit presque un tiers, sont de petits enfants. Morts dues sans doute, au manque d'hygiène, de soins éclairés, de vaccinations, que sais-je encore.

   En 10 ans, les naisaances ne l'emportèrent que de 8 sur les décès. Par comparaison de 1930 à 1939, il y a eu en 10 ans à Chavagnes 584 naissances pour environ 2400 âmes, d'où natalité: 24%. Par ailleurs dans le même temps, 402 morts, d'où 182 naissances en excédents.

   En résumé: moins de naissances aujourd'hui qu'en ce temps-là mais surtout beaucoup moins de morts. En conséquence la population tend à augmenter bien plus aujourd'hui qu'en ce temps-là, si elle ne le fait pas c'est que beaucoup quittent la paroisse.

 

   Et maintenant une autre question encore:

Y avait-il en ce temps-là des noms, des familles habitant   aujourd'hui encore Chavagnes?

Oui, et même assez nombreux!

 

   Ainsi, il y avait des CHAUVET à l'Huguetière, à L'Angellerie, à la Drolinière, à la Prillière, des MOREAU à la Benancisière, à la Foy de l'Etang, à la Martelière, à la Cornuère, des PIVETEAU à l'Huguetière, à la Bleure, à la Buletière, à la Cornuère, au Cormier,  à la Déderie, à Benaston, à l'Hopitaud, à la Benancisière, à la Morinière, à la Nonelière, à la Maison-Neuve, à l'Anjouinière, au Rochais, à Bel-Air, à la Limonière, des DUVAL à la Lagère, des HERBRETEAU à Thorigny, à la Popinière, à la Bleure, à la Maison-Neuve, au Plessis, au Chiron, à l'Anjouinière, des GUESDON à l'Hopitaud, à la Ménardière, des DURET à la Morinière, au Cormier, au Rochais, des FONTENEAU à la Haute-Crépelière, à la Morinière, des BOUCHER à la Morinière, à l'Anjouinière,, des LUCAS à la Morinière, au Cormier, à la Dédrie, des BOISSON au Cormier, des BEGAUD au bourg, des NAVARRE au bourg, à la Ménardière, des GILBERT à la Morinière, au Cormier, à Beaulieu, à la Prillière, des GUIBERT à Benaston, au Cormier, des RABRÉAUD au bourg, à la Burnière, au Chiron, des BAUDRY à la Ménardière, à la Drolinière, des CHAMPAIN à la Javaudonnière, des GOURAUD à la Morinière, à l'Hopitaud, à la Benancisière, des COUTAUD au bourg, à la Drolinière, à la Ménardière, à la Bultière, des RAMBAUD à la Dédrie, des CURATEAU à la Morinière, des BADREAU à la Dédrie, des SEGUIN à la Morinière, des ROCHELET à la Dédrie etc, etc... Voici donc 26 familles qui habitent Chavagnes depuis fort longtemps.

 

   Une dernière question:  

que valait Chavagnes, au point de vue religieux, à la veille de la Révolution?


   La paroisse était bonne: le dimanche, l'église sans bancs, était pleine de fidèles debout, attentifs et priants; on n'aurait pas manqué la messe pour rien au monde, et pourtant il n'y avait aucune route des villages menant au bourg: rien que des chemins, des chemins ou plutôt des sentiers, à travers champs, avec un échalier à sauter à chaque buisson! il y avait paraît-il 13 échaliers de Benaston au bourg, il y en avait 83 de la Javaudonnière. Et souvent quels chemins, de vraies fondrières l'hiver! et il fallait venir à pied; il n'était question ni de voitures ni de vélos! Le soir aux Vêpres on voyait encore l'église pleine. Sur la semaine, pas de blasphèmes, jamais! Quand on croisait  sur le chemin un calvaire, et cela arrivait souvent, car alors comme aujourd'hui, il n'y avait guère de carrefour sans croix de bois ou de pierre, on se signait, ou on saluait dévotement. On aurait montré au doigt comme scandaleux et impies ceux qui ne l'auraient pas fait; le soir, à longueur d'hiver, on récitait le chapelet en famille. Pendant le Carême, on jeunait rigoureusement. Les moeurs étaient pures; les parents ne badinaient pas avec la tenue, la jeunesse si elle était gaie, ce qui est de son âge, n'en était pas moins sérieuse: les bals n'étaient pas connus en dehors des noces. Aussi les scandales étaient fort rares.

Par ailleurs, pour ces chrétiens, le prêtre était vraiment l'homme de Dieu: celui qu'on écoutait, qu'on respectait, qu'on ne discutait pas. Pour ces chrétiens, enfin, le péché étairt réellement le grand mal, auquel toute la fatigue, la souffrance, la mort même, était préférable.

Tel était Chavagnes à la veille de la Révolution.

 

   La Révolution vint.

 

On l'accueillit d'abord, à Chavagnes comme ailleurs, avec sympathie. Elle parlait d'abus à supprimer, de liberté à accorder, d'impôts à alléger, d'égalité entre Français: toutes choses en soi excellentes. Au début, personne ne s'inquiéta: les châtelains pas plus que les autres. Il n'était question, dans le cours de l'été 1789, que du maraiage prochain, de Mr Charles César de Royrand de la Burnière, officier de marine et de Mlle Emilie, Louis, Gabrielle de Suzannet. Le mariage eut lieu, en effet, à la Chardière devant une foule d'amis, de métayers, de curieux, de pauvres, le 1er septembre. Un chanoine de Luçon, Mr de Landerneau (parent du marié) bénit les époux, et le registre présente une page entière de signatures aux noms illustres: de Caumont, de Chaffaut, de Buor, de la Roche, de Chevigné, de Guerry, dont plusieurs devaient périr bientôt sur les champs de bataille, en prison ou sur l'échafaud.

   Cependant, au bot de quelques mois, on commença à s'inquiéter. L'Assemblée avait voté à Paris une loi, "La Constitution Civile du Clergé", qui créait une espèce de schisme en France. Puis un deuxième décret survint, qui imposait à tout curé ou vicaire en fonction un serment de fidélité à cette loi. Le serment devait se prêter un dimanche, à la grand-messe, à haute voix, devant le maire.

   Le jour venue, janvier 1791, le curé de Chavagnes, Mr Pierre Marie Remaud, comme ses confrères des Brouzils, de St-Fulgent, de la Rabatelière, de la Copechanière, de Bazoges, de la Boissière, de St-Georges, refusa le serment. Le vicaire, Mr Champaud, fit comme son curé et comme les vicaires de St-Georges, de Bazoges et de St-Fulgent. Tandis qu'aux Brouzils, le vicaire faisait serment, ainsi que le curé et le vicaire de Chaché!

   Notons aussi en passant que l'abbé Pierre-François Remaud, frère du curé de Chavagnes, et précepteur à l'Ulière, refusa lui aussi le serment.

   Et des mois passèrent, dans l'inquiétude! On apprenait de temps en temps qu'ici ou là en Vendée, des curés fidèles étaient chassés et remplacés par des jureurs. A Chavagnes cependant, personne ne vint remplacer le curé Remaud.

   En mars 1792, on apprit qu'à St-Fulgent et à St-Georges, le curé et le vicaire avaient été arrêtés et jetés en prison à Fontenay. Quelques mois passèrent encore, et soudain, en juillet 92, on apprenait à Chavagnes, une nouvelle stupéfiante: les prêtres non-jureurs devaient quitter leur paroisse et aller à Fontenay: là ils seraient enfermés!

   L'abbé Remaud ne quitta pas Chavagnes. Mais il renonça à son ministère de curé. Le 9 juillet 1792, il maria encore Louis Roy et Jeanne Barteau, puis le 11, la mort dans l'âme, il écrivit sur le registre: "clos et arrêté ledit registre le 11 juillet 1792, jour auquel j'ai quitté la paroisse". Il n'alla pas loin: il se retira dans le bourg chez ses soeurs. Pas pour longtemps: la persécution allait s'aggravant chaque jour; à la fin du mois d'août  deux nouvelles angoissantes arrivaient: 1° le Roi était maintenant lui aussi en prison; 2° tous les prêtres non-jureurs étaient chassés hors du royaume, déportés en un mot à l'étranger. Qu'allait faire le pasteur? Partir en Espagne, comme son vicaire? Comme son confrère de St-Georges, de la Copechanière, de St-Fulgent? Laisser ses fidèles tout seuls, sans prêtre, sans messe, sans sacrements?

Les paroissiens l'entouraient suppliants: "Mr le curé, ne partez pas! Restez! Restez avec nous! On vous cachera, on vous défendra, ne nous abandonnez pas!

   L'abbé Remaud resta!

   Mais il fallait maintenant se cacher, plus que jamais! Il y avait une prime pour les judas qui dénonçaient les preêtres cachés! L'abbé Remaud fut dénoncé! Heureusement, sa soeur vit à temps les soldats arriver, ils étaient 200 et venaient exprès des Herbiers. L'abbé se sauva, déguisé en paysan, dans les bois.

   Et ce fut Noël 1792. Triste, sombre Noël, sans messe de minuit, sans confession, sans communion. Noël de persécutés. Alors, dans les coeurs de Chavagnes comme ailleurs la colère monte, sourde, mais terrible.

   Et voici que deux mois après, février 93, une nouvelle encore court la contrée. Le gouvernement va emmener les hommes, les jeunes surtout, au loin, pour faire la guerre. Du coup les colères explosent. Qui eux? Les Chavagnais se faire tuer pour des bandits qui ont chassé les prêtres et aboli le culte. C'est ce qu'on verra... Et dans les celliers, pichets en main, on discute, on s'échauffe, et un cri revient, résolu et farouche: nous ne partirons pas! nous ne partirons pas8

   Et brusquement, le 13 mars, aux alentours, partout, et bientôt à Chavagnes, même le tocsin sonne, c'est la Vendée qui, bafouée en ses croyances, blessée en son âme, se lève comme un seul homme, pour sa Religion et son Dieu.

   Les gars de Chavagnes s'en vont. Ils ont mis à leur veston un Sacré-Coeur, à leur cou pend un chapelet. Quelques-uns ont un fusil de chasse, plusieurs n'ont qu'une fourche, beaucoup ont une faux, un dail, frais battu et emmanché à l'envers. Chemin faisant, ils disent le chapelet, chantent des cantiques, puis pour varier ils poussent un chant, composé par le vicaire e Saint-Georges, sur un air nouveau et dont voici le couplet.

 

La contre Marseillaise

 

1

 

Allons armées catholiques

Le jour de gloire est arrivé

Contre nous de la République

L'étendard sanglant est levé (bis)

Entendez-vous dans tchies campagnes

Les cris impurs des scélérats?

Le venant jusque dans vos bras, 

Prendre vos feilles et vos femmes!

 

Refrain

Aux armes Vendéens, formez vos bataillons

Marchez, marchez, le sang do Bleus

Rogira vos sillons.

 

2

 

Quoi, do gueux infâmes d'hérétiques

Feriant la loi dans nos foyers

Quoi, do muscadins de boutique

Nos écrasiant sos lu pieds!

Et la Rodrigue abominable

Infâme suppot do démon

S'installerait dans la méson

De notre Jésus adorable.

 

   Les homme sont là. Et qui les mène? Mr de Royrand, de la Burnière. Mr de Royrand n'a point brigué la place, certes! Comme beaucoup de nobles, il a fallu le bousculer un peu. Car il est officier, il connaît la guerre, lui, alors, il faut qu'il marche. Le 1er combat sérieux a lieu le 19 mars, entre l'Oie et Saint-Vincent Sterlanges. Les Bleux se sont sauvés, en jetant leurs fusils. Et le lendemain, plus d'un Chavagnais, parti avec un dail, revient triomphant, un bon fusil de guerre sur l'épaule. Et comme le dira plus tard l'un d'eux, Pierre Bordron: "Quant y avions agiu chacun un fusil, dame, fi de garne, étions-y contents"!

 

   Le pays bientôt est nettoyé, les églises sont rouvertes. L'abbé Remaud reparaît. C'est l'époque de Pâques, et les cloches libérées elles aussi carillonent, cette fois, sur un mode triomphal.

 

   Toute l'année 93, la grande guerre dure. D'abord, les Vendéens sont vainqueurs, ils prennent Thouars, Fontenay, Saumur, Angers. Puis ils échouent devant Nantes. Echec aussi devant Luçon le 14 août. Mais victoire à Chatillon, Chantonnay, Torfou et à St-Fulgent. J'ai dit à St-Fulgent, c'est Charette qui arrivait avec Lescure de Montaigu, il y eut un premier choc le 22 septembre au soir vers le Poteau, où les Bleus furent mis en déroute.

 

   Puis en octobre, grosse défaite à Cholet. Alors 40000 hommes plus 20000 femmes, vieillards, enfants, passèrent la Loire. Vainqueurs à Entrammes, à Dol, à Autrain, la famine, la misère, l'hiver, le choléra s'abattent sur eux et les tuent par milliers. Echec devant Angers, massacre du Mans, écrasement à Savenay. La grande guerre s'est terminée: décembre 1793.

 

   Dans cette guerre, quelle est la part de Chavagnes?


   Les Chavagnais furent partout, et souvent au premier rang, notamment à Torfou et à Saint-Fulgent.

   C'est peu après Saint-Fulgent que,, pour la première fois, les Bleus vinrent à Chavagnes. C'était les Mayençais: égorgeurs et incendiaires. Ils passèrent le 3 octobre à la Chardière et y mirent le feu. Le 4, ils tuèrent Jean Baudry de la Drolinière, le même jour ils vinrent au bourg, mirent le feu à l'église et tuèrent Mlle de Guerry, 76 ans. le 18, ils massacrèrent François Chauvet de l'Huguetière.

   Des Chavagnais passèrent sûrement outre-Loire. Combien? On n'en sait rien. En tout cas très peu en revinrent. On sait qu'à la Gaubretière, sur 120 hommes passés, 8 seulement reparurent. On cite cependant Jean Lucas qui, soldat à 17 ans, reçut 2 balles à Angers et au Mans, et pourtant en réchappas. Par contre, beaucoup périrent: on cite Brodhaud, 17 ans, fusillé à Angers, un Gréau, un Gaborieau, un Girard, un Guinebaud, un Lucas, un Piveteau, un Rulleau, tous fusillés à Savenay. Sans compter les malheureux ou les malheureuses qui moururent de misère ou de maladies dans les prisons. c'est ainsi qu'à Laval une famille entière périt: Mme du Chaffaut de la Grassière et ses deux filles, Marie et Rosalie du Chaffaut, Mme de Chevigné de la Grassière aussi et ses deux filles, M. Henriette, 6 ans, et M. Anne, 4 ans.

   Y eut-il des Chavagnais parmi les 4800 Vendéens noyés à Nantes? C'est plus que probable mais on ne sait pas leurs noms.

 

   Pendant ce temps-là, faut-il le dire, on vit à Chavagnes des jours bien tristes.

 

Dans nombre de foyers on est sans nouvelles depuis des semaines, du père, du mari, des grands gars partis outre Loire. Pourtant on n'est pas absolument sans consolation. Plusieurs prêtres se cachent dans la paroisse. Ils ont choisi les coins les plus reculés, les vallées habituellement, les familles les plus sûres. Il y eut d'abord l'abbé Remaud.

   L'abbé Remaud se cache au Rochais, chez les Duret, ou encore à Thorigny chez Herbreteau, ou encore à Benaston, dans un trou au bord de la Douve, face à bois. On montre encore aujourd'hui la chambre et la cheminée où des âmes dévouées préparaient les repas qu'on lui portait ensuite en grand secret. Il y a aussi l'abbé Guesdon, curé à la Rabatelière qui se cache souvent à l'Etang, chez Louis Gréau ou plutôt dans les ruines du vieux château. L'abbé Brillaud, vicaire à Saint-Fulgent, qui se cache chez les Champain à la Javaudonnière, à la Mancelière, chez Jean Allain, ils sont deux à se cacher, deux prêtres venus d'on ne sait d'où: l'abbé Lucas et l'abbé Marchand. A la Bretaudière, chez les Boudaud, se cache, en sa famille, un abbé Boudeau. Il y a aussi un prêtre caché à l'Hopitaud, chez les Guesdon.

   Ils sont donc sept prêtres cachés aux alentours. Il sne sortent pas. Personne ne les voit. Parfois cependant, l'abbé Boudaud passe par un souterrain qui, sous la rivière, reliait en ce temps-là, la Bretaudière à la Roche-Mauvin et va visiter ses collègues de la Mancelière. (Le souterrain aboutit, paraît-il, dans la douve actuelle de la Roche-Mauvin). Mais comme il faut se garder!

   A Thorigny, c'est dans le fournil qu'il dit la messe en grand secret et qu'il baptise. Longtemps après, des anciens diront - et c'était littéralement vrai - qu'on les avait baptisés "à la gueule d'un four".

   Quelquefois cependant, les prêtres s'enhardissent. Une nouvelle circule à voix basse, entre bons chrétiens, entre familles très sûres: "il y aura une messe, en tel endroit, à telle heure". La nuit venue, on part, sans bruit; on s'avance en silence, sans lumière, l'oreille aux aguets, par petits groupes, par les chemins creux. On risque la mort: on le sait; mais on va quand même. On trouve au lieu indiqué, un ravin, un bois, souvent une grange, tout prêts pour le divin Sacrifice. Aux alentours, de grands gars, à l'écoute, montent la garde. Ah, mes chers amis, ces messes célébrées en cachette, sans chant, par un prêtre voué à la mort, devant des fidèles, eux aussi , en péril de mort, avec  quelle attention on les suivait; avec quelle foi on y priait, avec quelle ferveur on y communiait! Mais aussi, comme on en partaiot après plus forts, plus prêts à tout, à la lutte, à la mort même, pour Dieu et la Religion! Jeunes gens, hommes qui m'écoutez, quand vous serez tentés de manquer la messe pour un rien, pensez à vos aïeux, ils comprenaient, eux, ce que c'est que la messe, et c'est pourquoi ils y allaient, quoi qu'il en coutât, autant du moins qu'ils le pouvaient!

   On voit aujourd'hui, à la Trottinière, la grange où l'abbé Remaud a souvent dit la messe. La pierre d'autel qui lui servait, longue de 1m80, en granit, est maintenant à la base de la croix, placée non  loin de là, à l'angle de la route de Benaston et du chemin qui reliait, en ce temps-là, la Trotinière, par l'Anjouinière à Chavagnes!

 

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   Et voici qu'arrivent maintenant pour la Vendée et pour Chavagnes, des jours cruels, des jours de sang et d'horreur!


   La Vendée est battue, mais la Convention a eu trop peur. Il faut maintenant qu'elle se venge. Elle lance sur le pays des colonnes dont la mission est très simple: tout brûler: les bourgs, les villages, les foins et les grains, les bois et les genêts - tout massacrer: les hommes et les femmes, les enfants, les bestiaux: "Avant 15 jours, écrit Turreau,il n'y aura plus en Vendée ni maisons, ni armes, ni vivres, ni habitants"! programme féroce et qui sera exécuté non moins férocement. Des paroisses comme la Gaubretière, les Lucs auront jusqu'à 500, 600 morts en un seul jour. On voit des femmes femmes jetées dans des fours à Montournais, aux Epesses , aux Herbiers, des enfants fendus en deux, de haut en bas, d'un coup de sabre à Palluau et à Aizenay, des poupons promenés avec des poulets à la pointe des baïonnettes, des enfants encore crucifiés comme des chats-huants à la Verrie, sur des portails de granges. Et je ne parle pas du martyre des femmes, des jeunes filles, violentées par des brutes, des prêtres suppliciés, la langue arrachée etc... etc...

   Mais les bandits trouvent parfois à qui parler. Il faut placer ici un combat fameux où les Chavagnais eurent leur part: le combat de Chauché.

   Les colonnes de Grigon et Lachenay qui avaient ravagé, brûlé et massacré, fin de janvier, la Haute Vendée, de la Flocellière à Saint-Fulgent et de Saint-Mesmin aux Essarts par Pouzauges et Mouchamps s'avançaient toutes deux vers Chauché. Charette prévenu est accouru. A son appel, tout ce que le pays compte encore d'hommes valides s'est levé. Charette s'est embusqué au bourg de Chauché. Bientôt les Bleus de Grigon, ayant franchi la Maine montent sans défiance vers le bourg.

   Soudain, de partout, les Vendéens sont là, embrochant,tailladant sans merci! Des fuyards affolés sautent dans la Maine débordée et s'y noient. Les autres, jetant sacs, fusils, butins, se sauvent jusqu'à Saint-Fulgent.

   Une heure après, on signale des Bleus, encore ceux de Lachenay, qui arrivent par les Essarts. Les Vendéens se retournent sur eux, leur tombent sur le poil, en tête et en queue! et en font un massacre. De Chauché à l'Anguiller, dira un jour un vieux, "le chemin paraissait pu, les morts l'abrillont tout".

   Mais tous les Bleus, hélas, ne sont pas morts. Trois semaines après, Chavagnes l'éprouve cruellement, le dimanche 23 février est resté le jour du Grand Massacre.

 

Dimanche 23 février, jour du Grand Massacre à Chavagnes


   Les massacreurs vinrent des Brouzils. Ils y avaient fait , la veille, 102 victimes. Le 23 au matin, leur colonne pousse vers Chavagnes. Une bande passe par Benaston. Chemin faisant, elle tua la femme Herbreteau de la Popinière. A Benaston, la plupart des habitants ont fui; cependant 2 petits enfants sont pris et décapités. Les Bleus arrêtent un homme, l'amènent près de la croix en bois  du village. lui mettent une hache en main et lui ordonnent: "abats cette croix en bois du village sinon on te fusille". Le malheureux eut peur. Pour sauver sa vie, il ôse porter sur la croix une main sacrilège. Quand la croix fut dans la boue du chemin, les Bleus tuèrent le renégat d'une décharge dans le dos. Le village fut brûlé ainsi que les Robertières. A l'Anjouinière, les bandits surprirent 12 ou 15 femmes qui arrivaient à la messe, ç la Trottinière, ils les alignèrent dans une aire, actuellement le jardin de la ferme Gilbert, et les fusillèrent toutes. A la Prillère, ils trouvèrent le vieux Jean Gilbert, 78 ans, et le massacrèrent.

   L'autre bande était venue directement des Brouzils à Chavagnes: chemin faisant, elle tuait et incendiait à la Baudrière et à la Maison-Neuve. Au Chiron, les Bleus enferment trois femmes, dont une Rabréaud et quatre enfants de 9, 6 et 3 ans, dans une maison et y mettent le feu. Les malheureux poussaient des cris affreux qu'on entendait jusqu'à la Ménardière.

   Les deux bandes se rejoignirent dans le bourg. Le bourg était vide. Les Bleus n'y tuèrent que deux femmes dont une Bégaud et sa fille. Naturellement, ils mirent le feu ainsi qu'à l'Ulière. A nouveau, les bandits se divisent. Une bande descend vers la Dédrie. Là encore, les habitants avaient fui, on note pourtant une victime: Marie Badreau, femme Chaillou.

   De la Dédrie, la bande pousse vers le Cormier. Dans un champ, une jeune fille du nom de Jeanne se sauve. Un Bleu court sur elle. Jeanne, se voyant perdue, s'assied sur un sillon, et, se cachant la figure de ses mains, elle attend la mort. L'assassin arrive, et sans dire un mot, essaye, d'un coup de sabre, de lui couper le cou. Mais les cheveux de Jeanne amortissent le choc. Alors l'assassin lui assène sur la tête un cou terrible; en vain, les cheveux et la coiffe arrêtent la lame. Et la brute s'acharne, le bourreau frappe et frappe encore. A la fin, étourdie, Jeanne se penche et le sabre lui tranche une joue qui retombe, sanglante, sur l'épaule. A la vue du sang, le Bleu pousse un affreux juron. Il empoigne la victime par les cheveux, lui renverse le front en arrière, et dans la gorge découverte, il plonge son sabre. Un flot de sang jaillit. Jeanne, sans un cri, sans une plainte, tout doucement s'affaisse sur le sillon mortel.

   Du Cormie, la bande remonte la vallée. Ils égorgent à la Martellière le bonhomme Jean Moreau qui a 70 ans. Puis, à l'Angellerie, Jacques Chauvet qui en a 60, plus loin aux Crépelières deux Maindron, la mère et la fille; et enfin à l'Hopitaud un Laine. Il n'est pas question de morts à la Chardière, aux Benancisières, à la Javaudonière, à la Limonière, du moins ce jour-là.

   Pendant ce temps-là, l'autre bande a pris, au bas du bourg, le chemin de Saint-Fulgent. C'est là que se firent, semblet-t-il, les grands massacres.

   Dans le champ d'Avant, près de la Bonnelière, les Bleus arrêtent un homme: - Ton nom? - Remaud! - Tu es le curé d'ici? - Non! - Tu mens, sale calotin.  Et les misérables, croyant tenir un prêtre, lui arrachent la langue. Le maheureux pousse des hurlements affreux, qu'on entend jusqu'à la Prillière.

   A la Morinière, ce fut une boucherie: 32 morts, assure-t-on. On ne connaît que 15 noms, et ce ne sont que des femmes et des enfants: des Piveteau, des Boucher, des Gilbert, des Curateau, des Duret, des Mindron. Il y avait probablement une cachette dans le village; tout le monde s'y était réfugié, et les Bleus tombèent dessus. Peut-être, qui sait? Car le fait arrive souvent, ce fut un voisin qui mena les Bleus à la cachette!

   A la Burnière, pas de mort, semble-t-il. Mais à la Cornuère, il y en a eu au moins 8: 3 femmes et 5 petits enfants de 4, 3 et 2 ans. Puis à la Bretaudière, 2 morts: Jean et Louis François. Deux victimes enfin au Rochais: Jeanne Piveteau et sa fille. En tout pour la journée: 58 morts connus. Sur les 58, 34 femmes, 16 enfants et 8 hommes. mais je ne parle que des morts connus et il y en eut probablement au moins autant d'inconnus.

   Mes chers amis, imaginons si faire se peut, ce que fut ce jour de cauchemar. Ces coups de feu qu'on entend dès le matin, de la Cornuère, de la Morinière, du Cormier, de la Ménardière vers Benaston et la Baudrière, et qui signifient que les bandits approchent. Le bétail qu'on envoie dans les champs, pour qu'il ne périsse pas, égorgé et brûlé dans les étables. Les pauvres vieux, infirmes souvent, et qu'on ne sait comment cacher, et qui, résignés à la mort d'avance, disent aux enfants: "allez-vous en, laisse-moi là, cachez-vous" et qui s'assoient au coin du feu, leur chapelet à la main, prêts à recevoir le coup fatal. Les enfants malades qu'on ne peut transporter, et qui supplient leur mère de rester avec eux, et les mères qui préfèrent mourir avec leurs petits plutôt que de vivre sans eux. Et les métairies et les villages qu'on voit, de loin, flamber comme d'immenses brûlots rougeâtres. Et les femmes de la Ménardière qui, blotties dans un petit bois, entendent les quatre gosses enfermés dans le Chiron en flammes, hurler de peur et de souffrance. Et ces femmes de la Morinière, blotties, tremblantes dans leur cachette, avec des petits que la terreur affole, qui, sans le vouloir, font du bruit; oh! l'horrible instant où l'un des bandits arrive devant la cache et appelle ses camarades! les baïonnettes qui s'enfoncent dans les corsages, les petits qu'on attrape dans les jupes de leur mère, qu'on empoigne par un pied, et dont on fracasse le crâne sur une pierre! Et pendant ce temps, non loin de là, souvent dans un champ de genête une autre bande est blottie! Et alors, on est là le coeur battant: on entend et on reconnaît les cris, des enfants, des voisines qu'on égorge. Parfois aussi, on entend les Bleus qui passent dans la chaîntre, en jurant. Vont-ils fouiller le champ? Il suffirait qu'un chien aboie, qu'un enfant crie, pour attirer leur attention, Mais, chose curieuse, tous les survivants l'ont racontée: on dirait que les chiens eux-mêmes ont compris, les pauvres bêtes sont là, couchées, le museau à terre, tout le poil tremblant: jamais ils n'aboient. Les petits enfants, eux, l'ont-ils compris? Leurs mères les serrent passionnément sur leur poitrine, il n'est pas d'exemple connu qu'un enfant en criant ait fait périr sa mère... Et le soir, un soir d'hiver est tombé enfin. Le cauchemar est terminé, les Bleus sont partis. Peu à peu on voit des hommes, des femmes quitter sans bruit leur cache: on s'appelle à voix basse. Puis on court au village. Le village, hélas, brûle. A la lueur du brasier, onretrouve, on compte les cadavres. Et la peiine est si grande, et la vie est si dure qu'on n'est pas loin d'envier ceux qui sont morts.

   Et le lendemain au soir, des convois arrivent de partout au cimetière. On a entassé à la Morinière sur deux charrettes les 32 morts du village. Et l'abbé Remaud est là qui, en pleurant, bénit l'immense fosse commune.

 

Affrontements divers

 

   Et d'autres fois encore, les Bleus reviendront: il y aura 8 morts au moins, en mars à la Tavennerie, au Cormier, à la Déderie, à l'Angellerie. Il y en aura au moins onze au moins en avril au Bois, au Brûlot, à la Crépelière, aux Permoilières, à L'Angellerie encore, à la Fouchardière, à Bel-Air, à la Benancisière, 7 en mai à la Déderie, au Cormier, à la Maison-Neuve, à la prévoisière. Il y aura des victimes presque chaque mois jusqu'en décembre. Rares, très rares, sont les femmes ou les villages qui ont échappé aux bandits. Citons - et encore n'est-ce pas très sûr-: la Trottinière, la Barre, l'Etang, la Brenénière, Thorigny et la Proutière.

   Mais tout de même, pendant qu'on massacrait leurs femmes et leurs enfants, que faisaient donc les hommes, les gars de Chavagnes? D'abord, il faut le dire, beaucoup étaient morts en 93 à la guerre. Les autres avaient répondu souvent à l'appel de Charrette: ils n'étaient pas là quand les Bleus passaient.

   Cependant, il ne faudrait pas croire que les Bleus tuèrent partout impunément. Il arrive souvent, à Chavagnes comme ailleurs, que subitement, au coin d'un bois, dans un chemin écarté, un coup de feu claque à bout portant et qu'un bleu tombe, blessé à mort.

   Il y a entre la Lagère et le bois du Beignon, un coin de pré appelé encore le "Charnier des Bleus". Il s'agit sûrement d'une bande Bleus massacrés en ce coin-là, et enrochés sur place. car ne l'oublions pas, c'est l'opinion commune qu'il périt en Vendée plus de Bleus que de Blancs.

 

Le refuge de la forêt de Grala... Autres atrocités

 

   Pendant ces mois de malheur, les Chavagnais, ceux du bourg surtout, se sont réfugiés en masse dans la forêt de Grala. Nombre de paysans aussi y sont partis avec leurs bestiaux. La forêt, à l'époque surtout, était vaste, Charette s'y arrête souvent. Aussi les Bleus ne s'y frottent guère. La forêt est sur un terrain plat et très humide, sauf sur un point où le sol rocheux et un peu relevé est plus sec. Sur ce point, appelé "Le refuge de Pralières", on éleva une véritable cité, avec des huttes en bois, couvertes par des branches. Des rues gazonnées passaient devant les huttes. On voit encore aujourd'hui l'orifice d'un puits creusé à l'époque. Un étang abreuvait les bestiaux. Quand le général Ferraud envahit, en juillet 94, le Refuge évacué à la hâte, il y trouva des moulins à bras pour le grain, des forges, des jarres de lait frais. Or on sait comment le lait attire les vipères. On raconte qu'un jour les femmes, les mères avaient quitté le camp, laissant leurs poupons à même sur la paille sèche. Quand elles revinrent, ce qu'elles virent les glaça d'horreur! Les vipères par dizaines se glissaient en sifflant à travers les innocents endormis! Comme par miracle, cependant, aucun ne fut mordu. Mais quelle peur pour les mères!

   Ajoutons enfin, qu'en temps habituel, sur la cime des grands chênes, des veilleurs guettaient, prêts à sonner de la corne. C'est dans la forêt de Grala que Chavagnes vécut, si l'on peut dire, de mars à juillet 94. Des enfants y naquirent, des malades y moururent. Un chanoine de Montaigu, Mr Goillaudeau, baptisa les uns et enterra les autres.

   Pendant ce temps, le 8 mai exactement, un fait se passait au Cormier qui vaut qu'on le raconte. Les Bleus avaient arrêté, au moulin de la Rabatelière, deux meuniers: François Suire et un nommé Bretaud. Ils les emmenaient à Montaigu quand, passant au Cormier, une idée leur vint: "Criez: Vive la république - dirent-ils à Suire et à Bretaud - et on ne vous tuera pas". Bretaud, après avoir hésité, se résigna bien qu'à regret à pousser le cri demandé. Quant à Suire, il n'hésita pas: avec fermeté, il riposta: la République fait la guerre à la religion, c'est elle qui a chassé nos prêtres, fermé nos églises et abattu les croix, je souhaite qu'elle périsse et non pas qu'elle vive. Vous pouvez me tuer, mais je ne pousserai pas ce cri qui est pour moi une apostasie".

   On le fusilla sur place. Et le corps fut jeté à l'écart, dans un fossé. Bretaud fut emmené à Montaigu. Six mois après, il s'évada. Il raconta à la femme Suire ce qui s'était passé au Cormier. On fit des recherches... et on retrouva le corps au lieu indiqué. Chose miraculeuse: après six mois de chaleur, le corps était parfaitement conservé! Dieu avait gardé celui qui était mort pour Lui. On emporta le corps et on l'enterra, avec grand respect, à la Rabatelière.

   Cependant, que deviennent les prêtres cachés ici ou là? Fait remarquable, un seul fut pris: l'abbé Lucas. Il se cachait avec un autre à la Mancellière, dans un grenier tout petit et invisible sur la buanderie, près de la porcherie. Les Bleus étaient renseignés. Ils venaient à chaque instant de St-Fulgent à la Mancellière. Parfois, ils restaient là des jours entiers. Alors, la femme Alain, pour alimenter les malheureux, s'en allait, avec un chaudron, vers la porcherie. Et tandis qu'elle donnait la pâture aux cochons, son petit gars, Jean-Baptiste, grimpait en vitesse dans le grenier. Un jour, l'abbé Lucas, étant sorti, fut pris par les Bleus. Ils l'emmenèrent vers Nantes avec les deux Rochelet, père et fils, de la Déderie. Passé Montaigu, l'abbé fut reconnu par son frère, enragé révolutionnaire. "Ah, te voilà! cria le misérable! Eh bien, ton compte est bon; tu vas à Nantes? J'y vais avec toi! J'aurai trop de plaisir à voir un calotin guillotiné". Il tint parole. Il monta sur l'échafaud et tint absolument à aider le bourreau: ce fut lui qui attacha son frère sur la planche fatale et fit tomber le couperet! Le père Rochelet fut tué aussi. Son fils échappa, on ne sait comment, à la mort.

   La Mancellière ne put échapper, elle, à l'incendie. Les habitants avaient fui à temps, sauf Jean-Baptiste qui fut pris par les Bleus. On le mit à genoux, sur le seuil de la maison, le canon d'un fusil sur le front. Le pauvre petit, les mains jointes, attendait bravement la mort, mais le coup rata! Le bourreau avec un gros juron changea l'amorce, une deuxième fois, il tira. Cette fois encore, le coup rata. Nouveau jurement, nouvelle amorce, une troisième fois le coup ne partit pas. Alors, les Bleus sidérés dirent au gosse: "Petit brigand, va-t-en et qu'on ne te revoie plus"! Et Jean-Baptiste partit.

   Vers le même temps, à la Javaudonnière, chez les Champain, les Bleus vinrent chercher le vicaire de Saint-Fulgent. L'abbé Brillaud était tranquillement assis au coin du feu. Point rasé, des vêtements rapiécés sur le dos, il avait plus l'air d'un galopin (mendiant)... que d'un vicaire! Avac ça, il excellait, quand il le voulait, à faire la bête.Dès que les Bleus arrivent dans l'aire, le père Champain commence à faire après l'abbé - son valet - un rafût à tout casser. Les Bleus frappent à la porte, entrent. L'officier s'informe:

"Eh là, bonhomme, qu'est-ce qui se passe? vous en faites un potin là-dedans!

- Ah Monsieur, si ve creyez qo la pas deka! Yé gagé un valet ol a 8 jours y pé pas le faire travailler! Lé tout le temps là, amurgé dans tchio coin d'fu".

- Eh bonhomme, il faut l'envoyer dans les champs, ce gars-là!

   Et là-dessus, le père Champain se tourne triomphant vers son valet:

- Eh, t'as compris ce qu'a dit Monsieur? Fou le camp de là, grand fi de vesse et pi dépêche-te.

   Et sous l'oeil des soldats, le valet s'en alla... se cacher ailleurs.

 

La paix de la Jaunaye

 

   Cependant, peu à peu, la situation a changé en Vendée. Les colonnes infernales, massacrées à leur tour par Charrette à Chauché, aux Clouzeaux, à Legé et ailleurs ont disparu. Dans ces combats acharnés et sans merci, les gars de Chavagnes sûrement eurent leur part. Il faudrait ajouter aussi à ces combats connus, mille combats inconnus, mille embuscades. Combien de fois, dans nos chemins creux, au coin des bois, les Bleus ont-ils laissé, 1, 2, 3, des leurs, frappés à mort, à travers un buisson, à bout portant. Dubois-Crancé, un jour, disait: "nos hommes craignent les Vendéens plus que les chiens enragés". D'autres parlent de l'Infernale Vendée. Avec cela, les soldats Bleus, mal vêtus, mal nourris, mal payés, se révoltent, leurs officiels dégoûtés, démissionnent en masse. Si bien qu'à la fin de 94, la Convention fatiguée la première d'une guerre sans fin demande la paix à Charrette. Cette paix, négociée à la Jaunaye près de Nantes, est signée au début de 1795. Cette pays glorieuse pour les Vendéens, leur accordait à eux et à leurs prêtres, liberté presqu'entière pour le culte

 

   Ce fut grande joie pour Chavagnes. Les prêtres quittaient leurs cachettes, la messe se chanta à nouveau.

  Et comme la paix est revenue, on parle aussitôt encore d'un grand mariage. Il se fera cette fois, à

la Proustière - bien que la mariée soit de l'Ulière. Mais l'Ulière est brûlée, comme la Burnière et la Chardière. Il y a en effet belle et fière assemblée le 5 mai 95 à la Proustière: il s'agit des fiançailles de Messire Joseph Guerry de la Fortinière de St-Révérend, avec Mlle Osmane, Victoire Guerry de Beauregard de Chavagnes; parmi les invités et sûrement le plus remarqué, il y a Charrette lui-même, avec le général de Couetus et le général de Boishardy, commandant les Chouans des Côtes du Nord.

   Mais la paix ne dure pas longtemps. Le 25 juin suivant, Charrette pour des raisons restées mystérieuses, recommançait la guerre. Mais cette fois, et le fait est à souligner, la guerre avait un but surtout plolitique et non plus religieux.

   Aussi, il  faut le dire, les Vendéens, et les Chavagnais comme les autres, restèrent sourds à son appel. A cette époque, Hoche est arrivé en Vendée, il a compris immédiatement la situation, ce que la Vendée veut, c'est la paix religieuse, le reste en somme ne l'intéresse pas. Et Hoche fait respecter les églises et les prêtres. Il envoie à l'occasion ses officiers à la messe. Le résultat est immédiat: Charette désormais a beau crier: Rassemblement! Aux armes! Les gens ne bougent plus. Ils disent: Aux armes? Mais pour quoi faire? Le prince ne vient point, le Roi est bien loin. Nos prêtres sont là, tranquilles chez nous! Alors pourquoi se battre?

   Et des mois passèrent encore ainsi. Nous voici arrivés au début de 1796. Charette n'a plus avec lui  qu'une poignée d'hommes. Désormais il n'a plus qu'un but: échapper aux Bleus qui, de partout, le traquent sans répit! Il séjourne souvent à la Joustière des Brouzils, et parfois aussi à Chavagnes, notamment à la Brennenière.

 

Le meurtre du curé de la Rabatelière

 

A cette époque, se place, non loin d'ici, un drame qui causa à Chavagnes même, une émotion profonde.

   L'abbé Guédon, curé de la Rabatelière, excellent prêtre déplorait cette guerre interminable. Il chercha à y mettre fin. Il envoya Louis Gréau de l'Etang, chez qui il s'était longtemps caché, porter une lettre pour Hoche, où il demandait à quelles conditions Charette pourrait se rendre. Hoche répondit: "Que Charette quitte la Vendée, qu'il aille où il voudra, en Angleterre ou en Suisse et il aura la vie sauve". L'abbé Guédon fit la commission. Mais Charette se défiait, d'ailleurs non sans raison. Il finit par rejeter fièrement, et même insolement, les offres de Hoche.

   L'abbé Guesdon fut froissé de ce refus! Il en vint à souhaiter, pour la paix du pays, que Charette fût pris! Ce souhait d'abord intime, il l'exprima un jour tout haut. Charette l'apprit et ne fut point content. Il envoya alors, croit-on, deux soldats déguisés en Bleus, chez le curé Guesdon. "Pourriez-vous nous dire où Charette se cache? Mais oui. Voudriez-vous nous l'écrire? Très volontiers"! Le billet est porté à Charette. Furieux, il ordonne: " Qu'on arrête le curé et qu'on l'amène ici".

   La nuit suivante, trois hommes de Charette enlèvent l'abbé Guesdon ainsi que ses domestiques (le mari et la femme) et, séance tenante, les massacrent dans un champ appelé aujourd'hui "le champ rouge".

   Toute la contrée, à cette nouvelle, frémit d'horreur. A Chavagnes surtout où l'on avait connu l'abbé comme vicaire pendant longtemps. Cette mort fut vraiment la fin de Charette! Il n' l'avait pas commandé et cependant on l'en rendit responsable. Et les Bleus répétaient à tout venant: c'est Charette qui a fait le coup! A l'enterrement où se presse un immense concours de peuple, une troupe de Bleus était là, qui rendait les honneurs. Spectacle curieux et navrant aussi: en pleine Vendée, les Bleus dont certains, paraît-il, pleuraient, rendent les honneurs à un prêtre fidèle qu'ont tué les soldats de Charette! C'est l'abbé Remaud, curé de Charette, qui, invité par les Bleus, fait l'enterrement.

   Quelques jours après, Charette fut pris, à la Chabotterie. C'était le 23 mars, mercredi saint , à midi.

   La nuit suivante, vers 3 heures du matin, un fugitif arrivait à l'Etang (ou la Foy de l'Etang) où habitait la famille Moreau-Gilbert. Une voix essouflée appelait: "ouvrez, bonnes gens, ouvrez vite". Le métayer alla ouvrir. Un homme couvert de boue, et qui paraissait exténué entra: "Mr l'abbé Remaud", crièrent les femmes! C'était lui en effet, le frère du curé de Chavagnes, l'aumônier de Charette. Depuis des heures, les Bleus le poursuivaient. "Mes amis, cachez-moi, les Bleus me suivent". Sa femme ajoute: "Tenez, coiffez donc le bonnet de nuit de grand-père". Et tout le monde se recouche. Pas pour longtemps! Une troupe de bleus arrivait dans les rues: "Ouvrez"! Moreau se lève. Les Bleus sont couverts de boue, et paraissent eux aussi ereintés. L'officier demande: "vous n'auriez pas vu par hasard l'abbé Moreau"?"L'abbé Remaud, fait Moreau d'un air très surpris! hé, est-y pas mort"? "Et non! puisqu'on le cherche". "Dame, en tout cas, y lé pas vu". Les Bleus pas contents se mettent à jurer quand la femme Moreau leur dit: "Faisez pas tant de brit. Mon pére qué à écouter, lé malade". Et son mari d'ajouter: Bé, à moins d'aller bouère un coup"? Les Bleus avaient grand soif, ils burent un bon coup, et... filèrent plus loin.

    Quant à l'abbé Remaud, dès qu'il put, il passa en Angleterre.

 

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Dans quel état se trouve Chavagnes dans les années qui suivent?

 

   Charette, fusillé à Nantes, ce fut la paix cette fois. Pendant six ans encore, l'abbé PIerre Remaud va rester curé de Chavagnes. Dans quel état est sa paroisse? Sans un état lamentable, des morts et des ruines partout. Combien de morts, de victimes de la Révolution? On peut s'en faire une idée par le recensement très précis, opéré en 1803: huit ans après la fin de la guerre, nous y voyons qu'à la Boissière, la population est tombée, en 10 ans, de 1000 habitants à 360! A la Guyoonière de 1200 à 333, à Saint-Georges de 2300 à 1142, aux Brouzils de 1800 à 1186. Et à Chavagnes, de 1800 à 1186: soit 614 de moins qu'avant la Révolution; (1/3 de moins).

 

   Où logent ceux qui survivent? Gros problème: car la plupart des maisons ont flambé. Il n'en reste souvent que les quatre murs. En attendant les pauvres gens s'installent comme ils peuvent: quelques perches, des fagots jetés dessus, servent de couverture. Quand par hasard, l'étable est restée intacte, c'est là qu'on se réfugie avec le bétail. Suivant certains rapports, des paysans ont dû mettre les cochons dans les champs et s'installer à leur place. Qu'on se figure la vie de ces pauvres gens, l'hiver surtout, dans ces masures basses et humides, empuanties par le bétail, éclairées si l'on peut dire! par une vague chandelle fumeuse de résine, ans cheminée, avec un toit percé. Et les bourgs ne sont pas mieux.

 

   J'ai dit, il y a un instant "les paysans fréquemment logent dans les étables". Mais alors, le bétail? Le bétail, hélas, a presque disparu. Il y avait avant la Révolution, en chaque métairie, en moyenne 8 à 10 boeufs, 5 ou 6 vaches, 5 ou 6 "jeunesses", quelques veaux et une cinquantaine de moutons. La guerre a ravagé, littéralement, le cheptel. Un rapport signé Hoche, au début 1796, donne l'état suivant: à la Boissière, ilne reste plus, en tout, que 120 boeufs, 100 vaches, 20 moutons et 5 chevaux! A Saint-Fulgent: 20 boeufs, 10 vaches, 25 moutons et 4 chevaux! Plus de boeufs ou si peu. Alors entre voisins, on s'arrange: on se prête les bêtes qui restent, on refait ainsi une charrue, car il faut labourer! Il faut labourer: et pourtant que va-t-on semer? En 96, un orage est passé qui a tout saccagé. On a à peine du grain pour 3 mois...

 

   Peu de bétail, et les loups dévorent, chaque jour, les bêtes qui restent. car les loups maintenant courent la contrée. La révolution en chassant les chasseurs, les nobles, les a libérés eux aussi; pendant 4 ou 5 ans, aucune chasse, aucune battue, rien, les loups ont pullulé! On les voit maintenant, de jour comme de nuit, se promener par bandes hurlantes et affamées, de 8, 10, 12 d'un coup! Ils attaquent en plein champ, sous les yeux des bergers, les moutons et même les tauraux d'un an et demi. La nuit, ils passent dans les villages, étranglent les chiens, se jettent sur les étables, arrachent les portes, ou bien bondissent sur le toit, font sauter les tuiles, et tombent de là-haut sur le troupeau, bêlant et bramant de peur! Alors, ils égorgent tout!... Le plus terrible, c'est que parfois, ces loups sont enragés, ils mordent les bergers, et surtout les femmes et les enfants. Quand on est mordu, on est perdu, et il n'y a plus qu'un remède épouvantable: pour empêcher la contagion, on tue le malade, en l'étouffant sous la couette de son lit!...

 

De l'abbé Remaud au Père Baudouin

 

   Pendant 6 ans, l'abbé Remaud fut pour tous, le bon curé, zélé, compatissant. Puis, en 1803, il mourut. La révolution était finie. Un prêtre vint au nom bientôt célèbre: l'abbé Baudouin, ancien vicaire de Luçon. Il avait dû s'exiler en Espagne. Il était rentré dès qu'il avait pu, en 1797. La paix revenu, il avait cherché à s'unstaller dans la Plaine à la Jonchère, puis au Simon la Vineuse. Les gens du Simon virent un jour arriver un prêtre souriant, et simple, d'allure si pieuse! leur dire la messe; il ne leur demandait qu'un petit coin pour s'abriter, si modeste, si pauvre fût-il. On lui répondit brutalement... qu'on n'avait que faire de lui et de ses messes, qu'on vivait très bien, depuis 8 ans sans prêtre, qu'on s'en passerait fort bien encore! Et l'hostilité fut telle, le mauvais vouloir si absolu, que le père Buadouin malgré sa patience dut s'en aller.

   Et il vint alors à Chavagnes.

 

Conclusion

 

   Mes chers amis, nous avons vu, ce soir, ensemble, ce que nos pères ont jadis fait et souffert pour leur foi. Chavagnes s'inscrit en bon rang, certes, parmi nos paroisses martyres. Combien de nos champs on bu le sang des martyrs? Mais ce sang ne coula pas en vain. On l'a dit et c'est vrai; c'est grâce aux Vendéens que la RELIGION recouvra, un jour, en France, la liberté.

   Aujourd'hui encore, l'éternelle lutte continue entre le Bien et le Mal. Les persécuteurs changent de noms. Ils s'appellent tour à tour: l'Empire Romain, la Révolution, l'Hitlerisme, le Communisme! Mais le démon est toujours là, qui inspire les unes et les autres.

   Confiance, oui! mais ne l'oublions pas, si l'Eglise, jadis, en Vendée, a gardé sa liberté, c'est que nos pères ont su LUTTER, et à l'occasion, mourir pour elle. Et bien, pour ce combat, nous Vendéens, nous Chavagnais, nous serons forts parce qu'unis, et Dieu aidant, cette fois encore, comme nos pères jadis, nous VAICRONS.

Ainsi soit-il!

                                                                            A. Billaud

 



02/12/2010
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