Avec le temps...

Gilbert Dupé

Gilbert Dupé


Contes de ma bourrine (1948)


Le collet

 Entre la Flocellière et Saint-Michel-Mont-Mercure.

Début du conte

 

    Le petit village de la Flocellière est à l'abri du mauvais hasard, comme il est protégé du vent d'ouest par les hauteurs de Saint-Michel-Mont-Mercure. Quand elles ont entouré le clocher surmonté de l'archange, les brises n'ont pas le temps de redescendre vers un aussi humble pays et s'empressent de courir plus loin, vers les Mauges.

   Pour les habitants de la Flocellière, c'est un voyage que de s'en aller jusqu'au bourg de Saint-Michel. On a l'air de monter à la rencontre des nuages jaillis de grandes profondeurs, comme si la mer était là, juste de l'autre côté, aux pieds de la grande colline venteuse. Mais arrivé là-haut, on aperçoit seulement la plaine de Vendée qui, d'un seul et noble élan, se déroule jusqu'à l'horizon où seulement se trouve l'eau de sel.

 

    Nuit et jour, même en belle saison, les habitants de Saint-Michel ont dans l'oreille une sacrée musique et vivent dans le tourment du vent comme en une sortie de maladie. Ceux de la Flocellière, quand ils ont fait le petit voyage, en reviennent avec mélancolie, habités, le temps de faire la route, par un drôle de langage qui leur donne un peu l'envie d'aller voir plus loin. Mais en retrouvant le tranquille silence de leurs petites rues, ils redeviennent pareils aux autres gars du village, sans plus éprouver le besoin, Dieu merci, d'aller voir ailleurs si la terre est si curieuse que ça. N'empêche que l'un des leurs était devenu amiral, peut-être pour avoir écouté davantage l'étrange discours des vents mouillés. La preuve, tenez, c'est qu'il y a encore des ancres peintes sur les portes de son château, surprenant symbole en cette région de terrien. Ceux des hauteurs, ceux de Saint-Michel, malgré qu'ils fussent ventilés depuis l'enfance, n'auraient jamais pu en montrer autant.

   Le père Grumeau était de ceux-là qui n'avait pas peur d'aller plus loin que Saint-Michel. Il connaissait même les grandes villes, La Roche, Bressuire, Nantes, et en souvenir de l'un de ces fameux voyages, il était revenu avec la belle fille dont il avait fait sa femme, cette Annette qui était si blonde, avec des jambes fines, des jambes élancées qui, selon l'expression des gars, la faisait "haute en évier".

 

                                       Contes de ma bourrine, 1948

 

 

La foire aux femmes (1941)

 

L'enterrement du père Izacard

 

    L'enterrement tira la jeune fille de son accablement. De Soullans, les prêtres venus en barques, puisque les charrauds étaient encore impossible à prendre, avaient commencé le rite funèbre autour du gisant. Puis, enfermé dans une lourde caisse de chêne, avec des poignées d'argent, le cousin Izacard voulait bien faire les choses, et, somme toute, mériter son avoir, le bonhomme, pour la dernière fois, avait été mis dans une niole, tandis que le clergé et les suivants s'embarquaient dans une petite flotille d'escorte.

   Le temps était pur, le ciel frotté de sel blanc, la lumière glorieuse; un léger vent de mer semblait murmurer une chanson sans tristesse en l'honneur du vieux Maraichin faisant son dernier voyage à travers les images de son pays, vers le lit de bonne terre promis à tous les hommes, plus doux encore pour ceux qui ont travaillé pour elle. La cloche de Soullans tintait à coups réguliers sur la plaine liquide. Dans la première barque avaient pris place les serviteurs de l'église, assis sur des bancs de fortune; un enfant, droit à l'avant, tendait une longue croix qui, de loin, devait sembler glisser entre les herbes comme un étrange et rassurant symbole. Le Maraîchin qui poussait la ningle avait enrubanné la longue perche d'un voile noir. Derrière, c'était la niole funèbre, portant en son mitan le cercueil du vieux, sur lequel un maigre bouquet de fleurs du Marais exhalait de vifs parfums. La famille, les familiers du logis étaient autour, le cousin avec sa redingote de Monsieur, son luisant chapeau haut de forme, la femme, Ludivine, accroupie et priant, une main appuyée sur la bière, pour garder un suprême contact avec son pauvre pépé, enfin le bon Cabasse qui ninglait.

   Derrière, avec le même cérémonial, en d'autres nioles, venaient les amis, les voisins du défunt, les voisins dont les bourrines n'en étaient pas moins à plusieurs centaines de mètre, mais dans le Marais, on est presque côte à côte quand on voit la maison à bout de vue...

 

   De temps en temps, les chants de la mort s'élevaient de la première niole, et, du plus loin, les oiseaux du Marais tourbillonnaient avec des cris aigus, étonnés par ces voix qui glissaient sur l'eau avec de tels accents. Mais les hymnes étaient sans force contre la majesté et la joie de la vie, le grand frémissement qui faisait palpiter l'eau, depuis les herbes printannières jusqu'aux tamarins de la côte. Quand les voix graves se taisaient, une sorte de silence étonné leur succédait d'abord, puis, presque aussitôt, la sourde rumeur vitale reprenait ses droits: l'eau, le vent, le chant des oiseaux recommencé avec plus de frénésie. A ces gens rassemblés pour la conduite d'un mort, la nature entière répétait sa rassurante chanson qui, instinctivement, leur apprenait qu'il y avait encore pour eux les belles joies du travail, de l'espoir et de l'amour.

   A la longue, les chants funèbres semblaient devenir moins tristes, moins résignés, leur rythme lent, leur mélancolie les approchaient peur à peu de quelque chanson terrienne, celle que poussent les hommes qui peinent sur le sillon ou la prairie.

   Au détour du canal, une première ferme apparut. Tout le monde était descendu sur la rive et, quand le cortège flottant passa, les femmes s'agenouillèrent, les hommes se découvrirent. Aux chants religieux répondirent des soupirs et des lambeaux de prières, les fronts se signèrent. Chacun regardait avec gravité défiler l'enterrement, adressant à celui qui dormait sans rêves dans la boîte épaisse, un dernier salut fraternel. Un petit enfant, accroupi dans l'herbe, joignit les mains comme un angelot de vitrail, bégayant ses oraisons, en regardant ce curieux spectacle qu'il n'avait encore jamais vu. Quand le cortège fut passé, les gens de la ferme restèrent un long moment à contempler la croix mouvante qui accrochait, de son signe d'argent, des étincelles de lumières....

 

   La cloche semblait attirer, coup par coup, l'enterrement. A chaque tintement les nioles se rapprochaient du village. Enfin, on arriva au bord de la route où déjà une petite foule de femmes

vêtues de noir et d'hommes endimanchés attendaient avec patience. Parmi eux gesticulait Gros-Jésus, fin saoul à son habitude, pleurant presque sur le coeur de ses copains de n'avoir pu aller à la bourrine chercher son vieil ami. Dame, il avait éprouvé une telle peine, le gars, qu'il s'était occupé d'abord de la noyer en de nombreux petits verres. Quand la cloche avait sonné, il était trop tard pour aller là-bas se joindre aux autres. De cela, Gros-Jésus disait à tous qu'il ne saurait se le pardonner. Aussi quand la niole funèbre accosta, s'élança-t-il, disant qu'il aurait l'honneur, lui, de porter avec les autres une partie de la bière. Et comme il était ivre, on accepta son épaule.

 

 




29/11/2010
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